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Travaux et méthodes

Six émotions de base ? Histoire d'une liste

Colère, dégoût, peur, joie, tristesse, surprise : la liste est enseignée partout. Elle a pourtant changé plusieurs fois, y compris sous la plume de son auteur.

Par V. Lasserre, Psychométrie et validité des mesuresPublié le 2 min

L'origine

La liste sort des travaux transculturels menés par Paul Ekman et Wallace Friesen à la fin des années 1960, notamment auprès des Fore de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Six expressions faciales y sont reconnues au-dessus du hasard, avec une confusion fréquente entre peur et surprise.

Le critère retenu pour qualifier une émotion de base combine plusieurs éléments : une expression faciale distinctive, une présence chez d'autres primates, un déclenchement rapide, une signature physiologique propre. Chacun de ces critères a fait l'objet de contestations depuis.

Une liste qui bouge

Ekman lui-même a ajouté le mépris dans les années 1980, puis proposé plus tard une liste bien plus longue incluant l'amusement, la fierté, la honte, le soulagement ou la satisfaction. D'autres auteurs ont défendu des listes de quatre, huit, dix ou quinze émotions, selon les critères privilégiés.

Cette instabilité est en soi un argument. Une catégorie naturelle bien identifiée ne varie pas ainsi selon l'auteur et la décennie ; elle suggère plutôt que le découpage dépend de ce qu'on décide de mesurer.

L'alternative dimensionnelle

James Russell propose dès 1980 de renoncer aux catégories au profit de deux dimensions continues : la valence, du désagréable à l'agréable, et l'activation, du calme à l'excité. Chaque état s'y place comme un point, et les noms d'émotions désignent des régions plutôt que des cases.

Ce modèle a l'avantage de la parcimonie et de la robustesse interculturelle : l'étude publiée en 2019 sur près de deux mille cinq cents langues retrouve exactement ces deux dimensions comme ossature commune, sous des découpages lexicaux très différents.

Ce que chaque approche manque

Deux dimensions ne distinguent pas la colère de l'anxiété, également désagréables et activées, alors que ces états n'appellent ni la même conduite ni la même réponse d'autrui. C'est une perte réelle.

Les catégories, à l'inverse, importent un découpage lexical situé. Décrire les états d'un locuteur d'une autre langue avec les six mots anglais retenus en 1969 revient à décider d'avance de ce qu'on peut trouver.

Pourquoi la liste survit

Six est un nombre commode : assez pour paraître sérieux, assez peu pour tenir sur une diapositive. La liste s'est diffusée dans les formations, les applications, les supports scolaires, souvent présentée comme un fait établi plutôt que comme une hypothèse de travail.

Elle reste une hypothèse de travail, et une hypothèse contestée. La formulation honnête consiste à dire qu'il existe des régularités dans la façon dont les états affectifs se manifestent, et que leur découpage en catégories nommées demeure une question ouverte.

À retenir

La liste des émotions de base a changé plusieurs fois, y compris sous la plume de son principal promoteur.

Le modèle en valence et activation est plus parcimonieux et se retrouve comme ossature commune entre langues.

Chaque approche perd quelque chose : les dimensions gomment des distinctions utiles, les catégories importent un découpage situé.

Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.

Et vous, où vous situez-vous ?

Le test Civix situe vos convictions sur six dimensions et vous rattache à l'un des douze profils, sans jamais vous dire quoi penser.

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