Mesurer la sociabilité par les traces plutôt que par les questions
Les relevés d'appels et les capteurs de proximité ont produit des résultats que les questionnaires n'atteignaient pas. Ils importent aussi leurs propres biais.
Ce que ces données apportent
Les relevés de communication fournissent des séries continues, sur de très grands effectifs, sans solliciter la mémoire des personnes. Ils ont permis de tracer des courbes par âge et de mesurer la stabilité des hiérarchies de contact. Ils corrigent un défaut ancien des questionnaires : on se souvient imparfaitement de qui l'on a vu ou appelé.
Les dispositifs de proximité, badges ou capteurs portés lors d'expériences, mesurent les interactions en face-à-face avec une précision inaccessible aux questionnaires. Le projet européen SocioPatterns a ainsi décrit les contacts dans des écoles, des hôpitaux ou des conférences.
Ce qu'ils ne mesurent pas
Un contact enregistré n'est pas une relation, et son absence n'est pas l'absence de relation. Une personne peut être très proche d'une autre sans échange enregistré sur la période observée.
Le canal observé est par ailleurs partiel : une analyse portant sur un opérateur ou une plateforme ignore tout ce qui passe ailleurs, et cette part varie systématiquement selon l'âge et le milieu.
La difficulté est aussi d'interprétation. Un échange fréquent peut traduire une proximité, une coordination pratique, comme entre collègues ou entre parents d'un même enfant, ou une simple obligation. Les traces enregistrent la forme de l'échange, jamais le sens qu'il a pour ceux qui le mènent.
Le problème de la population observée
Les données proviennent des clients d'un opérateur ou des inscrits d'un service, qui ne constituent pas un échantillon représentatif. Les pondérations habituelles ne s'appliquent pas, faute de connaître la population de référence.
Cette limite est structurelle et distingue ces travaux des enquêtes probabilistes, dont la faiblesse est le déclaratif mais dont la force est la représentativité contrôlée. Le volume des données ne compense pas ce défaut : un très grand échantillon mal défini reste mal défini.
L'accès et l'indépendance
Ces données appartiennent à des entreprises. Leur mise à disposition passe par des accords qui déterminent ce qui peut être analysé et publié, ce qui pose une question d'indépendance distincte de celle de la validité.
Plusieurs dispositifs de mise à disposition encadrée ont été créés en Europe, avec des résultats inégaux, la difficulté principale étant la conciliation entre protection des données personnelles et utilité scientifique. Le règlement européen sur les services numériques, adopté en 2022, prévoit un accès des chercheurs agréés aux données des très grandes plateformes, dont il est trop tôt pour mesurer la portée.
La combinaison des sources
Les travaux les plus convaincants combinent traces et questionnaires sur les mêmes personnes, ce qui permet d'estimer la concordance entre les deux et d'interpréter les écarts. Nathan Eagle, Alex Pentland et David Lazer ont ainsi confronté en 2009 les relevés de téléphones d'étudiants et de chercheurs aux amitiés qu'ils déclaraient.
Ces protocoles sont coûteux et portent sur des effectifs réduits, ce qui les place dans une position complémentaire plutôt que concurrente des grandes enquêtes déclaratives.
À retenir
Les traces fournissent des séries continues sans solliciter la mémoire, mais un contact n'est pas une relation.
La population observée est celle d'un opérateur ou d'un service, sans représentativité contrôlée.
Les protocoles combinant traces et questionnaires sur les mêmes personnes sont les plus informatifs.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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