Ce que mesure la productivité du travail
L'indicateur est un rapport entre une production et un volume d'heures. Chacun de ses deux termes pose des difficultés que les commentaires ignorent.
La construction de l'indicateur
La productivité horaire du travail rapporte une valeur ajoutée à un volume d'heures travaillées. Elle ne mesure pas l'effort ou l'intensité, mais un rapport comptable entre deux agrégats.
Elle n'est pas attribuable au seul travail : elle intègre l'effet du capital, de l'organisation, de la technologie et de la composition sectorielle. Le nom de l'indicateur suggère une attribution que son mode de calcul ne soutient pas.
Les économistes calculent pour cette raison une autre grandeur, la productivité globale des facteurs, qui tente d'isoler ce qui n'est expliqué ni par le travail ni par le capital. Robert Solow l'a mise en évidence en 1957 comme un résidu, ce qui dit bien qu'elle mesure d'abord ce que l'on ne sait pas expliquer.
Le numérateur
La valeur ajoutée est mesurée en unités monétaires, ce qui suppose des prix. Dans les services non marchands, faute de prix de marché, la production est conventionnellement mesurée par les coûts, ce qui rend la productivité de ces secteurs difficile à interpréter.
Les changements de qualité posent une seconde difficulté : une amélioration du service rendu sans changement de prix peut apparaître comme une stagnation de la productivité.
William Baumol a décrit dès les années 1960 un mécanisme voisin : dans certaines activités, comme un concert ou une consultation, le temps de travail fait partie du service lui-même. Leur productivité mesurée progresse peu, alors que leurs coûts suivent les salaires de l'ensemble de l'économie.
Le dénominateur
Le volume d'heures travaillées repose sur des estimations combinant enquêtes et données administratives. Pour les cadres au forfait et les indépendants, il dérive de déclarations dont la précision est faible.
Le traitement des heures supplémentaires non déclarées et du travail à domicile varie selon les pays, ce qui affecte directement les comparaisons internationales. Un pays qui sous-estime ses heures affiche mécaniquement une productivité horaire plus élevée, sans que l'organisation du travail y soit différente.
L'effet de composition
La productivité mesurée d'un pays augmente si les emplois les moins productifs disparaissent, sans qu'aucun travailleur n'ait changé sa manière de travailler.
Ce mécanisme explique une partie des mouvements observés pendant les périodes de forte variation de l'emploi, et il conduit à des lectures erronées lorsqu'il est ignoré. Lors d'une récession, la productivité moyenne peut ainsi progresser parce que les postes supprimés étaient les moins productifs, ce qui n'est pas un signe de bonne santé de l'économie.
Le ralentissement observé
Les pays riches connaissent depuis les années 2000 un ralentissement des gains de productivité, constat robuste et discuté. Les explications avancées vont de la mesure insuffisante des services numériques à l'épuisement des effets des innovations antérieures, thèse défendue notamment par Robert Gordon. Le débat n'est pas neuf : Robert Solow notait déjà en 1987 que l'on voyait les ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité, paradoxe qui s'est atténué dans la décennie suivante avant de réapparaître sous d'autres formes.
Aucune de ces explications ne fait consensus, et l'hypothèse d'une mauvaise mesure a été testée par plusieurs travaux qui concluent qu'elle n'explique qu'une part limitée du ralentissement.
À retenir
L'indicateur intègre l'effet du capital et de l'organisation, malgré son nom.
La production des services non marchands est conventionnellement mesurée par les coûts.
La productivité mesurée augmente si les emplois les moins productifs disparaissent.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
Et vous, où vous situez-vous ?
Le test Civix situe vos convictions sur six dimensions et vous rattache à l'un des douze profils, sans jamais vous dire quoi penser.
Commencer mon test