L'échelle qui mesure la solitude sans prononcer le mot
L'instrument de référence, publié en 1978 et révisé depuis, évite délibérément le terme. Ce choix méthodologique explique une partie des chiffres qui circulent.
La construction de l'instrument
Daniel Russell, Letitia Anne Peplau et leurs collègues publient en 1978 une échelle composée d'affirmations sur le sentiment d'être compris, d'avoir des personnes à qui parler, de se sentir à l'écart. Le répondant indique pour chacune la fréquence à laquelle elle s'applique à lui.
Aucun de ces items n'emploie le mot solitude. Ce choix vise à limiter l'effet de désirabilité, puisque déclarer que l'on est seul est socialement coûteux, et que le mot lui-même porte des connotations très variables d'une personne à l'autre.
La version de 1978 ne comportait que des formulations orientées dans le même sens, ce qui l'exposait à la tendance de certains répondants à acquiescer quoi qu'on leur demande. La révision de 1980 a introduit des items formulés positivement, et une troisième version a suivi au milieu des années 1990.
Ce que l'échelle mesure
Elle mesure un écart perçu entre les relations souhaitées et les relations vécues, définition que Peplau et Daniel Perlman ont formalisée au début des années 1980. Ce n'est donc pas un compte de relations, et une personne entourée peut obtenir un score élevé.
C'est aussi la raison pour laquelle le score n'est pas corrélé fortement au nombre de relations mesuré par ailleurs, résultat régulièrement retrouvé et régulièrement oublié dans la reprise. Une personne au cercle restreint qui correspond à ses attentes obtient un score bas, et c'est exactement ce que l'instrument est conçu pour enregistrer.
Le problème des seuils
L'échelle produit un score continu. Les pourcentages de personnes déclarées seules qui circulent supposent un seuil, fixé par les auteurs de chaque enquête et non par l'instrument, qui n'a jamais été conçu pour classer les répondants en deux catégories.
Deux enquêtes employant le même outil avec des seuils différents produisent des prévalences très différentes, ce qui explique l'essentiel des écarts entre chiffres publiés sur un même pays. Lire un pourcentage sans connaître son seuil revient à lire une température sans connaître l'échelle.
Les versions courtes
Des versions en trois items ont été développées pour les grandes enquêtes, notamment par Mary Elizabeth Hughes et ses collègues en 2004, parce que la place y est comptée. Elles sont corrélées à la version longue mais ne mesurent pas exactement la même chose.
Les enquêtes qui changent de version d'une vague à l'autre produisent des ruptures de série difficiles à interpréter, difficulté signalée dans plusieurs rapports méthodologiques. D'autres instruments, comme l'échelle de Jenny de Jong Gierveld, reposent sur une autre conception et ne sont pas directement comparables.
Ce que les comparaisons entre pays valent
La traduction des items modifie leur portée, et les normes de réponse diffèrent : déclarer se sentir à l'écart n'a pas le même coût social partout. Un même mot peut évoquer une expérience ordinaire dans une langue et un aveu dans une autre.
Les comparaisons de niveau entre pays sont donc les plus fragiles de l'ensemble, alors que les évolutions dans le temps à l'intérieur d'un même pays, avec un instrument constant, sont beaucoup plus solides.
À retenir
L'échelle de référence évite le mot solitude pour limiter la désirabilité sociale.
Elle mesure un écart perçu entre relations souhaitées et vécues, pas un nombre de relations.
Les prévalences publiées dépendent d'un seuil choisi par chaque enquête, pas par l'instrument.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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