Les périodes sensibles, un terme plus prudent que période critique
L'idée qu'une fenêtre se referme définitivement vient de l'éthologie animale. Chez l'humain, les données soutiennent une version bien plus souple.
L'origine du concept
La notion de période critique vient des travaux d'éthologie du milieu du vingtième siècle, notamment sur l'empreinte chez les oiseaux nidifuges, où une fenêtre temporelle étroite détermine l'attachement à un objet mobile. Konrad Lorenz a décrit ce phénomène chez les oies cendrées dans les années 1930, et ses travaux lui ont valu une large notoriété.
Sa transposition à l'humain a été rapide et largement médiatisée. Le champ a progressivement substitué le terme de période sensible, qui décrit une fenêtre de moindre coût d'apprentissage plutôt qu'une fermeture.
Les cas les mieux établis
La vision binoculaire fournit l'exemple le plus solide : une privation précoce non corrigée produit des effets durables, ce qui justifie le dépistage systématique du strabisme et de l'amblyopie chez le jeune enfant. Les travaux de David Hubel et Torsten Wiesel, menés chez l'animal dans les années 1960 et récompensés par un prix Nobel en 1981, en ont établi les bases physiologiques.
Le domaine phonologique en fournit un second : la discrimination des contrastes absents de la langue d'exposition décline au cours de la première année, résultat robuste décrit notamment par Janet Werker et Richard Tees.
Le cas de la langue seconde
L'âge d'acquisition est associé au niveau atteint, surtout pour l'accent et pour certaines régularités grammaticales. L'existence d'un seuil net a en revanche été très discutée.
Une analyse publiée en 2018 par Joshua Hartshorne, Joshua Tenenbaum et Steven Pinker, sur un très grand échantillon recruté en ligne, situe un infléchissement de la capacité d'acquisition plus tardif que ce que supposaient les modèles antérieurs, tout en confirmant qu'un infléchissement existe. Ce résultat porte sur la grammaire mesurée par un test en ligne, et ne dit rien de l'accent ni de l'aisance orale, qui suivent peut-être d'autres trajectoires.
Ce que les situations de privation ont montré
Le suivi d'enfants ayant connu une privation institutionnelle sévère, notamment l'étude britannique portant sur des enfants adoptés depuis la Roumanie, a documenté des effets durables associés à la durée de la privation. Cette étude, conduite par l'équipe de Michael Rutter, a suivi ces enfants depuis leur arrivée au Royaume-Uni jusqu'à l'âge adulte.
Ces travaux montrent aussi des rattrapages importants, en particulier pour les enfants sortis tôt de cette situation. Les deux résultats coexistent et sont régulièrement cités séparément selon la thèse défendue.
Pourquoi le vocabulaire compte
Parler de fenêtre qui se ferme conduit à des lectures définitives, qui ne correspondent pas à l'état des données pour la plupart des domaines étudiés.
Parler de période sensible décrit ce qui est établi : un moment où l'apprentissage est plus rapide ou moins coûteux, sans que ce qui n'a pas été acquis alors devienne inaccessible.
Le vocabulaire peut aussi pécher dans l'autre sens. Invoquer la souplesse sans plus de précision effacerait les cas où un délai a des conséquences durables, comme celui de la vision, ce que le terme de période sensible s'efforce également de ne pas faire.
À retenir
Le terme de période critique vient de l'éthologie animale et décrit mal la plupart des cas humains.
La vision binoculaire et la discrimination phonologique sont les exemples les mieux établis.
Les suivis après privation sévère montrent à la fois des effets durables et des rattrapages importants.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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