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Grandes valeurs

Liberté : trois façons de la définir, trois politiques différentes

Tout le monde se réclame de la liberté, ce qui devrait alerter. Derrière le même mot se tiennent trois définitions rivales, qui ne recommandent pas les mêmes règles et n’identifient pas les mêmes menaces.

Par E. Rossi, Débat public et argumentationPublié le 4 min

Première définition : l’absence d’entrave

Dans la première conception, être libre c’est ne pas être empêché. La liberté se mesure au nombre de portes ouvertes : moins d’interdictions, moins d’autorisations à demander, moins d’ingérence dans les choix privés. Isaiah Berlin a proposé pour cette conception le nom de liberté négative, non pas parce qu’elle serait mauvaise, mais parce qu’elle se définit par une absence.

Cette définition a une force propre, souvent sous-estimée : elle est vérifiable. On peut compter les obligations, les seuils, les délais, les démarches. Elle offre une prise contre l’extension indéfinie des règles, et elle protège des minorités dont les choix de vie déplaisent à la majorité.

Elle a aussi une limite reconnue par ses propres défenseurs. Une porte ouverte que l’on n’a pas les moyens de franchir reste une porte ouverte : la définition est satisfaite, la situation de la personne ne change pas. D’où l’objection classique selon laquelle cette liberté serait formelle pour ceux qui manquent de ressources.

Deuxième définition : la capacité réelle d’agir

La deuxième conception part de cette limite. Être libre, c’est pouvoir effectivement faire, ce qui suppose des ressources : instruction, santé, information, temps, mobilité, revenu. Berlin parlait ici de liberté positive. Dans cette optique, une politique qui augmente les capacités d’une personne augmente sa liberté, même lorsqu’elle passe par une obligation collective.

Elle éclaire des situations que la première décrit mal. La liberté de choisir un métier a peu de contenu sans accès à la formation correspondante ; la liberté d’expression, peu de portée sans les moyens de se faire entendre. Ses partisans en tirent que la liberté se construit et ne se contente pas d’être laissée.

L’objection qui lui est faite est sérieuse et bien connue. Si l’on peut accroître la liberté de quelqu’un en le contraignant, alors la notion risque de justifier beaucoup de contraintes au nom de son bien, jusqu’à décider à sa place de ce qu’il devrait vouloir. Les défenseurs de cette conception y répondent en distinguant ce qui outille une personne de ce qui se substitue à son jugement.

Troisième définition : l’absence de domination

Une troisième famille, dite républicaine et développée notamment par Philip Pettit, déplace la question. L’important n’est pas seulement qu’on ne vous empêche pas aujourd’hui, mais que personne ne détienne le pouvoir arbitraire de vous empêcher demain. Un salarié dont l’employeur peut tout décider sans recours n’est pas libre, même si cet employeur se montre bienveillant.

Cette conception donne une place centrale à la forme du pouvoir plutôt qu’à son volume. Ce qui compte est la prévisibilité de la règle, l’obligation de motiver une décision, l’existence d’un recours effectif, la séparation des fonctions. Une règle nombreuse mais contestable peut ainsi être jugée moins attentatoire qu’une pratique discrétionnaire sans contrôle.

Elle explique des positions qui paraissent sinon incohérentes. On peut y être attaché tout en trouvant l’État trop présent dans certains domaines et trop absent dans d’autres, selon l’endroit où se situe, aux yeux de la personne, le pouvoir arbitraire réel : une administration, un employeur, une plateforme, un bailleur, un conjoint.

Trois définitions, trois listes de menaces

Le point le plus utile de cette comparaison n’est pas la définition elle-même, c’est la liste des menaces qu’elle rend visibles. La première voit la menace dans la règle ; la deuxième dans le manque de moyens ; la troisième dans le pouvoir non contrôlé.

Deux personnes sincèrement attachées à la liberté peuvent donc s’opposer sur presque chaque mesure concrète, sans qu’aucune ne triche, simplement parce qu’elles ne surveillent pas la même chose. Repérer laquelle des trois menaces préoccupe son interlocuteur est souvent plus éclairant que de lui demander s’il est pour ou contre une mesure.

Il n’existe pas de hiérarchie évidente entre les trois. Chacune a été soutenue par des auteurs exigeants et chacune conduit, poussée seule à son terme, à des situations que ses propres partisans jugent indésirables.

Pourquoi le mot seul n’informe pas

C’est pourquoi un questionnaire sérieux ne demande pas « êtes-vous attaché à la liberté », question à laquelle presque personne ne répond non, mais interroge des situations où les trois définitions se séparent : un formalisme protecteur mais coûteux, une aide conditionnée à un comportement, une décision rapide mais sans recours.

Interrogée ainsi, la dimension cesse de mesurer l’adhésion à un mot et se met à mesurer une position. C’est aussi ce qui permet à une personne de découvrir laquelle des trois libertés elle défend réellement lorsque les trois ne peuvent pas être satisfaites en même temps.

À retenir

Trois conceptions coexistent : absence d’entrave, capacité réelle d’agir, absence de pouvoir arbitraire.

Chacune désigne une menace différente, et chacune a une objection connue que ses partisans doivent affronter.

Se dire attaché à la liberté n’informe donc pas sur les positions concrètes que l’on soutient.

Les questions utiles sont celles où les trois définitions ne peuvent pas être satisfaites simultanément.

Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.

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