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Le rire n'attend pas la plaisanterie

On croit rire de ce qui est drôle. L'observation des conversations ordinaires montre que l'on rit surtout avec quelqu'un, et souvent de presque rien.

Par K. Berthier, Perception d'autrui et signaux non verbauxPublié le 3 min

Ce que l'observation a trouvé

Le chercheur américain Robert Provine a consacré une partie de sa carrière à une méthode modeste : noter, dans des lieux publics, ce qui précède un éclat de rire. Ses relevés, réunis dans un livre paru en 2000, contredisent l'image que chacun se fait de son propre rire.

La plupart des rires suivaient des remarques banales, un salut, une question pratique, une observation sans esprit. Une part minoritaire seulement répondait à ce qu'on aurait pu qualifier de drôle. Autre constat inattendu : celui qui parle rit davantage que celui qui l'écoute.

Un signal adressé

Ces relevés suggèrent que le rire sert d'abord la relation. On rit beaucoup plus en compagnie que seul, et le rire ponctue la parole sans l'interrompre : il se place aux pauses, en fin de phrase, rarement au milieu, comme une ponctuation sonore de l'échange.

Il signale un état de la relation plus qu'un jugement sur ce qui vient d'être dit : je suis bien disposé, je ne prends pas cela pour une attaque, nous sommes du même côté. Cette fonction explique qu'un rire puisse être poli, conciliant ou gêné sans être faux.

Ce que l'oreille distingue

Les chercheurs distinguent couramment le rire spontané, qui échappe en partie au contrôle, du rire produit volontairement. Les deux ne sonnent pas exactement de la même façon, et des auditeurs parviennent à les séparer au-dessus du hasard, sans y réussir à chaque fois.

Des travaux menés auprès d'auditeurs de sociétés très différentes ont montré qu'à partir de quelques secondes d'enregistrement, on devine au-dessus du hasard si deux personnes qui rient ensemble sont amies ou viennent de se rencontrer. Le rire partagé porte une information sur la relation elle-même.

Une contagion conditionnelle

Le rire est l'un des comportements les plus contagieux qui soient, ce que les rires enregistrés des programmes de télévision exploitent depuis longtemps. Entendre rire prédispose à rire, ce qui conforte l'idée d'un signal d'abord destiné à accorder les membres d'un groupe.

Cette contagion n'a rien d'un réflexe universel. Un rire perçu comme moqueur, ou dirigé contre soi, produit l'effet inverse et éloigne au lieu de rapprocher. Le même son peut inclure ou exclure selon la place qu'occupe celui qui l'entend.

Ce que cela change à la lecture

Si le rire est d'abord relationnel, il renseigne mal sur l'humour. Quelqu'un qui rit peu en réunion n'en manque pas pour autant, et quelqu'un qui rit beaucoup ne trouve pas forcément tout drôle. Chacun règle simplement à sa façon ce signal d'accord.

Les deux réglages ont leur rendement. Un rire fréquent fluidifie les échanges et désamorce les tensions ; il peut aussi masquer un désaccord réel. Un rire rare donne plus de poids à chaque occurrence, et laisse l'interlocuteur plus incertain de l'accueil qu'il reçoit.

Lire le rire d'autrui comme un message sur la relation, plutôt que comme un verdict sur ce qu'on a dit, déplace une erreur fréquente : se croire drôle quand on est seulement bien reçu, ou mal reçu quand l'autre rit simplement moins.

À retenir

La plupart des rires observés suivent des remarques banales, et celui qui parle rit davantage que celui qui écoute.

Le rire signale un état de la relation plus qu'un jugement sur ce qui vient d'être dit.

Rire peu ou beaucoup ne dit rien de l'humour d'une personne ; les deux réglages ont leurs avantages et leurs coûts.

Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.

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