La fatigue n'est pas une humeur
Beaucoup de ce que nous attribuons à notre caractère, à la personne en face ou à la situation appartient en réalité à un état antérieur qui n'a rien à voir.
Une cause qui ne se voit pas
Un état affectif se présente rarement avec son étiquette d'origine. Une irritation apparaît, elle trouve immédiatement un objet dans ce qui se passe, et l'objet trouvé paraît évident : cette remarque, ce retard, cette personne.
L'attribution est d'autant plus solide qu'elle est plausible. Rien n'oblige à chercher plus loin, et la fatigue accumulée depuis trois jours, elle, ne se présente pas comme candidate, puisqu'elle n'est pas un événement.
Le mécanisme de la mauvaise attribution
La psychologie a documenté ce phénomène sous le nom d'attribution erronée de l'activation. L'expérience la plus connue, conduite par Donald Dutton et Arthur Aron en 1974, montre que des hommes abordés au milieu d'une passerelle instable rappellent davantage l'enquêtrice que ceux abordés sur un pont stable : l'activation due à la peur se voit attribuée à l'attirance.
Le mécanisme est général. Un état corporel indistinct reçoit une étiquette fournie par la situation présente, et l'étiquette paraît ensuite avoir été là depuis le début.
Ce que la fatigue déplace
L'intervalle entre le ressenti et la réponse se rétrécit avec la fatigue, la faim, le bruit, la répétition. Une même personne, dans le même contexte, à deux moments différents, ne dispose pas des mêmes marges.
Cela explique une observation banale et souvent mal lue : quelqu'un contient six semaines, puis cède d'un coup sur un motif dérisoire. L'entourage juge la réaction disproportionnée par rapport au dernier épisode, et il a raison. Elle ne l'est pas par rapport à la série.
Les rythmes qu'on oublie
Les recherches conduites par échantillonnage de l'expérience, qui interrogent les participants plusieurs fois par jour, ont produit un résultat frappant : la variabilité d'une personne au fil de la journée est souvent plus grande que la différence moyenne entre deux personnes.
Autrement dit, l'heure à laquelle on vous pose la question compte parfois plus que qui vous êtes. Cette observation invite à la prudence sur toute description de soi établie à un instant donné, y compris celle que produit un test.
Une question de plus, pas une méthode
Il n'y a pas de technique à proposer ici, et ce n'est pas l'objet de cette revue. Il y a seulement une question de plus, celle que l'attribution rapide fait sauter : depuis quand est-ce que c'est là, et est-ce que c'était déjà là avant la scène en cours ?
Poser cette question ne dissout rien. Elle change seulement ce à quoi on répond, ce qui est déjà considérable quand la réponse implique quelqu'un d'autre.
À retenir
Un état indistinct reçoit une étiquette fournie par la situation présente, qui paraît ensuite évidente.
La fatigue réduit l'intervalle entre le ressenti et la réponse, sans jamais se présenter comme cause.
La variabilité d'une même personne au fil de la journée dépasse souvent l'écart moyen entre deux personnes.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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