L'hypothèse du contact, soixante-dix ans de tests
Formulée en 1954, elle soutient que la fréquentation entre groupes réduit les préjugés. Les conditions qu'elle pose sont plus exigeantes que sa reprise ne le laisse croire.
La formulation d'origine
Gordon Allport publie en 1954 un ouvrage où il énonce quatre conditions au contact susceptible de réduire les préjugés : un statut égal dans la situation, un objectif commun, une coopération plutôt qu'une compétition, et un soutien institutionnel. L'ouvrage, The Nature of Prejudice, paraît dans l'Amérique de la ségrégation, l'année même de l'arrêt Brown v. Board of Education.
La formule retenue publiquement, selon laquelle se fréquenter suffit, est donc une version affaiblie de la proposition initiale, qui insistait sur les conditions. Allport lui-même mettait en garde contre l'idée qu'une simple mise en présence puisse suffire, la fréquentation superficielle pouvant au contraire conforter les stéréotypes.
Ce que les synthèses trouvent
Thomas Pettigrew et Linda Tropp publient en 2006 une méta-analyse portant sur plusieurs centaines d'études. Ils trouvent une association négative entre contact et préjugés, d'ampleur modérée, retrouvée dans des contextes variés.
Ils trouvent aussi que les conditions d'Allport renforcent l'effet sans être strictement nécessaires, résultat qui a nourri un débat durable sur la portée de la théorie.
Une extension proposée en 1997 par Stephen Wright et ses collègues, dite du contact étendu, avance que savoir qu'un proche a un ami dans l'autre groupe suffirait à réduire les préjugés, sans contact direct. Elle relie ce champ à celui des réseaux d'amitié.
L'objection de sélection
Les personnes qui ont des contacts avec un groupe sont aussi celles qui ont le moins de préjugés au départ. La corrélation mesurée mélange donc l'effet du contact et la sélection des contacts. C'est l'objection classique à toute corrélation entre fréquentation et attitudes.
Les analyses longitudinales et les rares dispositifs exploitant des affectations non choisies, notamment de colocataires universitaires, trouvent des effets réels mais plus faibles que les corrélations transversales. L'affectation aléatoire de colocataires, pratiquée par certaines universités, fournit en effet une situation où le contact n'a pas été choisi.
Les résultats négatifs
Plusieurs travaux récents, dont des essais menés sur le terrain, n'ont pas retrouvé d'effet durable, et certains ont mesuré des effets inverses dans des contextes de compétition pour des ressources. Une revue publiée en 2019 par Elizabeth Levy Paluck, Seth Green et Donald Green relevait le petit nombre d'études randomisées mesurant les effets au-delà de l'intervention elle-même.
Ces résultats ont conduit à préciser le domaine de validité de la théorie plutôt qu'à l'abandonner : elle décrit ce que produit un contact dans certaines conditions, et non ce que produit la mise en présence en général.
Le lien avec la composition des lieux
Cette littérature rejoint celle sur l'homophilie induite : le contact dépend de la composition des écoles, des quartiers et des lieux de travail, qui détermine les rencontres possibles.
C'est pourquoi les travaux les plus récents s'intéressent moins aux attitudes qu'aux politiques d'affectation, qui modifient l'exposition sans passer par une intervention sur les personnes. Le raisonnement change d'échelle : il ne s'agit plus de convaincre des personnes, mais de modifier les occasions qui s'offrent à elles.
À retenir
La formulation de 1954 pose quatre conditions, souvent oubliées dans la reprise publique.
Les corrélations mesurées mélangent effet du contact et sélection des personnes en contact.
Les dispositifs à affectation non choisie trouvent des effets réels mais plus faibles.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
Et vous, où vous situez-vous ?
Le test Civix situe vos convictions sur six dimensions et vous rattache à l'un des douze profils, sans jamais vous dire quoi penser.
Commencer mon test