Ce que le souvenir fait à ce qu'on a ressenti
Le jugement porté sur un épisode dépend de son moment le plus intense et de sa fin, presque pas de sa durée. Cela vaut pour les vacances comme pour les questionnaires.
Deux évaluations qui divergent
Il faut distinguer l'expérience vécue instant après instant, que l'on peut recueillir en interrogeant quelqu'un pendant qu'elle se déroule, et le jugement rétrospectif porté ensuite. Les travaux de Daniel Kahneman et de ses collègues ont montré que les deux ne coïncident pas.
Le jugement rétrospectif s'organise autour de deux moments : le pic d'intensité et la fin. La durée de l'épisode, elle, pèse étonnamment peu, phénomène qu'on a appelé négligence de la durée.
L'expérience qui l'établit
La démonstration la plus nette compare deux examens médicaux désagréables. Le second est identique au premier, prolongé de quelques minutes moins pénibles. Il comporte donc strictement plus de désagrément total, et il est pourtant jugé rétrospectivement moins pénible.
Le résultat a été retrouvé dans d'autres protocoles, notamment avec de l'eau froide. Il ne s'agit pas d'une curiosité : il indique que le souvenir n'est pas un instrument de mesure de l'expérience, et qu'on ne peut pas s'en servir comme d'une moyenne.
Ce que cela fait aux questionnaires
Un item demandant comment vous vous êtes senti au cours du mois écoulé n'obtient pas une moyenne. Il obtient un jugement construit à partir de quelques moments saillants et de la façon dont la période s'est terminée.
Les instruments les mieux construits en tiennent compte en interrogeant sur des situations typiques plutôt que sur des périodes à évaluer globalement. C'est un détail de formulation aux conséquences réelles sur ce que le score signifie.
Les méthodes sur le vif
Pour contourner le problème, on interroge au moment même. L'échantillonnage de l'expérience sollicite les participants à des moments aléatoires de la journée ; la reconstitution de la veille, développée en 2004, demande de découper la journée en épisodes puis d'évaluer chacun.
Ces méthodes coûtent cher, souffrent d'abandons importants, et sont réactives : être interrogé plusieurs fois par jour modifie l'attention portée à son propre état. Elles restent la référence pour tout ce qui concerne le vécu quotidien.
Une conséquence pour soi
Le même mécanisme s'applique à ce que l'on raconte de sa propre semaine, de son emploi ou d'une relation. Un épisode marquant survenu à la fin d'une période colore l'ensemble du jugement porté sur elle, et cette coloration paraît ensuite fondée.
Cela ne rend pas le souvenir mensonger. Cela indique qu'il répond à une autre question que celle qu'on croit lui poser : non pas combien de désagrément il y a eu, mais quelle trace la période a laissée.
À retenir
Le jugement rétrospectif d'un épisode dépend de son pic et de sa fin, presque pas de sa durée.
Un examen plus long mais mieux terminé est jugé moins pénible qu'un examen plus court : le total ne compte pas.
Les questionnaires portant sur une période héritent de cette distorsion ; les méthodes sur le vif la contournent en partie.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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