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Ce qui se passe en soi

Quand on ne sait pas ce qu'on ressent

Savoir que quelque chose ne va pas sans pouvoir dire quoi n'est ni rare ni révélateur d'un problème. C'est une façon de fonctionner, documentée depuis les années 1970.

Par I. Ferrand, Régulation et vie émotionnellePublié le 3 min

Le bloc et le détail

Certaines personnes reçoivent leurs états par blocs. Il y a quelque chose, c'est désagréable, c'est là depuis le début de l'après-midi, et la nature exacte n'apparaît pas. D'autres identifient sur le moment que c'est de l'agacement, plus précisément de l'agacement mêlé de fatigue, et que la remarque de dix heures y est pour beaucoup.

Ces deux fonctionnements ne diffèrent pas par l'intensité de ce qui est vécu, mais par la résolution avec laquelle il est perçu. Le premier n'est pas une version dégradée du second : il capte moins de détail et se laisse moins encombrer par l'analyse.

Une notion venue de la médecine

Le terme d'alexithymie est forgé en 1973 par le psychiatre Peter Sifneos, à partir du grec : littéralement, l'absence de mots pour les émotions. Il décrivait alors des patients qui parlaient abondamment de faits et de symptômes et se trouvaient démunis dès qu'on les interrogeait sur ce qu'ils éprouvaient.

La notion a ensuite été appliquée à la population générale, où elle décrit une caractéristique répartie sur un continuum plutôt qu'un état à part. Les estimations disponibles situent autour de dix pour cent la proportion de personnes obtenant des scores élevés à l'échelle publiée en 1994 pour la mesurer, avec des variations importantes selon les seuils retenus.

Ce que l'après-coup permet

Une part de ce qu'on appelle ne pas savoir ce qu'on ressent est en réalité un décalage de calendrier. L'état est identifié, mais plus tard : en racontant la journée à quelqu'un, en écrivant, en repensant à la scène deux jours après, au moment où l'urgence est retombée.

Ce décalage a un coût, celui de réagir sans savoir pourquoi, et un avantage rarement nommé : l'identification tardive se fait à froid, donc avec moins de risque de se tromper de cause. Ceux qui savent tout de suite se trompent aussi, et avec plus d'assurance.

Le vocabulaire n'est pas le problème

On suppose souvent qu'il suffirait d'apprendre des mots. La recherche sur ce que Lisa Feldman Barrett appelle la granularité émotionnelle suggère autre chose : ce qui distingue les personnes n'est pas le nombre de termes qu'elles connaissent, mais l'usage qu'elles en font pour distinguer des états proches dans leur vécu quotidien.

On peut disposer de trente mots et les employer indifféremment ; on peut en utiliser cinq de façon parfaitement discriminante. Les listes de vocabulaire affichées dans les couloirs d'entreprise ne suffisent donc pas, ce qui n'en fait pas des objets inutiles : elles rendent surtout la conversation possible.

Ce que la mise en mots produit

Une étude publiée en 2007 par Matthew Lieberman et ses collègues a montré que le fait de nommer l'état visible sur un visage s'accompagnait d'une baisse d'activité de l'amygdale. L'effet est petit, obtenu en laboratoire, sur des durées de quelques secondes, et les participants interrogés ne croient pas que nommer les aide.

Cette dernière observation est la plus intéressante : l'effet ne dépend pas de la croyance qu'on y met. Il ne fait pas de la mise en mots une méthode, seulement une opération dont on peut dire qu'elle modifie légèrement le cours de ce qu'elle décrit.

À retenir

Percevoir ses états en bloc ou en détail est une différence de résolution, pas de sensibilité.

L'alexithymie, nommée en 1973, décrit une caractéristique continue et non un état à part.

Le vocabulaire disponible compte moins que l'usage qu'on en fait pour distinguer des états proches.

Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.

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