Mérite : une valeur consensuelle aux applications contradictoires
Que les contributions soient reconnues fait l'objet d'un large accord. Ce qui compte comme contribution, et ce que la reconnaissance autorise, ne fait aucun consensus.
Un mot né comme critique
Le terme méritocratie a été introduit par le sociologue Michael Young en 1958, dans un ouvrage satirique décrivant une société où le classement par le mérite mesuré produirait une nouvelle aristocratie, convaincue de sa légitimité et d'autant plus dure envers ceux qu'elle laisse derrière. Le mot a ensuite été adopté comme éloge, ce qui est un cas remarquable de renversement de sens.
Cette origine rappelle une chose utile : la question n'a jamais été de savoir si le mérite existe, mais ce que produit une société qui organise ses positions selon un mérite mesuré, et selon quelle mesure.
Young lui-même est revenu sur son livre des décennies plus tard pour déplorer l'usage qu'on en avait fait. Le détail est instructif : un concept forgé pour alerter peut devenir un argument, une fois séparé du raisonnement qui l'avait produit.
Trois désaccords sous le même mot
Le premier porte sur la nature de la contribution : effort fourni, résultat obtenu, talent employé, risque assumé, utilité sociale. Ces critères ne classent pas les mêmes personnes en tête, et choisir l'un plutôt que l'autre est déjà une décision politique.
Le deuxième porte sur la part attribuable à la personne. Si une part du résultat vient de l'origine sociale, de la santé, du réseau ou du hasard, la reconnaissance doit-elle porter sur le résultat brut ou sur l'écart accompli ? Les deux réponses sont défendables, et elles conduisent à des politiques opposées.
Le troisième porte sur l'étendue de ce que le mérite autorise : un revenu plus élevé, une position de décision, une considération sociale, un accès prioritaire à certains services, une transmission à ses enfants. On peut reconnaître le mérite et refuser qu'il fonde certaines de ces conséquences.
Ce que le mérite mesuré fait au perdant
L'argument central de Young, souvent négligé, ne portait pas sur le vainqueur mais sur le vaincu. Dans une société où les positions sont attribuées au hasard ou par naissance, l'échec n'a pas de signification morale. Dans une société qui les attribue au mérite, l'échec devient un verdict sur la personne.
Ce point est indépendant du niveau des inégalités : une société peu inégale mais entièrement méritocratique peut produire une humiliation que ne produit pas une société plus inégale mais où le rang ne prétend rien dire de la valeur. C'est l'un des rares arguments qui ne se réduit pas à un arbitrage économique.
Pourquoi les positions paraissent incohérentes
Une personne peut soutenir avec force la reconnaissance du mérite et refuser qu'il fonde des écarts très élevés, ou l'inverse. Vue de l'extérieur, cette combinaison semble hésitante ; elle est en réalité précise, puisqu'elle répond différemment aux trois questions ci-dessus.
C'est aussi pourquoi une question unique sur le mérite mesure surtout l'adhésion au mot. Les positions se séparent sur les cas concrets : deux personnes fournissant le même effort pour un résultat différent, ou un même résultat obtenu avec des moyens de départ inégaux.
Un cas à se poser
Deux candidats obtiennent le même résultat à un concours. L'un a bénéficié d'un environnement favorable, l'autre a progressé beaucoup plus depuis un point de départ défavorable. Faut-il les traiter identiquement, puisque le résultat est identique, ou tenir compte du chemin parcouru ?
Il n'existe pas de réponse techniquement correcte : les deux positions se défendent, et se rattachent à des conceptions distinctes de ce qui est reconnu. Savoir laquelle vous choisissez en dit plus long sur vos convictions que n'importe quelle déclaration de principe sur le mérite.
À retenir
Le mot méritocratie a été forgé comme une critique avant d'être repris comme un éloge.
Trois désaccords se cachent sous le mot : le critère, la part imputable à la personne, ce que le mérite autorise.
L'argument central portait sur le sort du perdant, à qui l'échec devient un verdict personnel.
Adhérer au mérite et refuser des écarts très élevés n'est pas une contradiction.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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