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Le couple et la société

Le mariage d'amour est une invention récente

Épouser la personne que l'on aime paraît l'ordre naturel des choses. C'est une idée jeune, minoritaire à l'échelle de l'histoire, et longtemps tenue pour déraisonnable.

Par P. Lefèvre, Histoire des sensibilitésPublié le 2 min

Une affaire de groupes

Dans la plupart des sociétés documentées par l'anthropologie, l'alliance est une affaire entre familles, arrangée par les aînés, et le sentiment des intéressés n'en est pas le critère. Ce que le mariage organise, c'est une transmission, une alliance politique, une force de travail.

Cela ne signifie pas que le sentiment amoureux serait une invention occidentale. Une étude comparative conduite en 1992 par William Jankowiak et Edward Fischer en relève des traces dans la très grande majorité des cultures examinées. Ce qui varie n'est pas son existence, c'est le rôle qu'on lui confie dans la décision de s'unir.

L'amour contre le mariage

Au douzième siècle, les troubadours occitans chantent la fin'amor, où le poète sert une dame inaccessible, souvent mariée à un autre. La distance y est la condition du sentiment. André le Chapelain, qui en codifie les règles vers 1185, va jusqu'à écrire que l'amour véritable ne peut exister dans le mariage, celui-ci relevant du devoir.

La position paraît étrange aujourd'hui, elle était cohérente : on ne demandait pas au mariage de produire un sentiment, et on ne demandait pas au sentiment de fonder un mariage. Les deux registres étaient séparés, et cette séparation évitait bien des déceptions.

Le basculement

Le succès considérable de Julie ou la Nouvelle Héloïse, publié par Rousseau en 1761, marque un tournant : la sincérité du sentiment y devient une valeur supérieure aux conventions sociales. Le romantisme du siècle suivant achève de faire du sentiment individuel une raison légitime de décider d'une vie.

Le déplacement est massif. Le mariage, qui était un arrangement dont on n'attendait pas le bonheur, se voit chargé de le procurer. C'est une exigence nouvelle, et elle est considérable.

Le coût du modèle

Dans L'Amour et l'Occident, publié en 1939, Denis de Rougemont soutient que la passion occidentale se nourrit de l'obstacle, et qu'on demande donc au mariage moderne deux choses contradictoires : la passion et la durée. Sa thèse est très contestée, notamment parce qu'elle plaque une grille unique sur des œuvres hétérogènes.

Elle a néanmoins le mérite de nommer une tension réelle. Le roman du dix-neuvième siècle, de Madame Bovary à Anna Karénine, prend précisément cette tension pour objet, et il la juge sévèrement.

Ce que l'histoire n'établit pas

Ces constats ne disent pas que le mariage d'inclination serait une erreur, ni qu'il faudrait revenir à autre chose. Une pratique récente n'est pas moins légitime qu'une pratique ancienne, et l'ancienneté n'a jamais valu justification.

Ce que l'histoire apporte est plus modeste : elle défait l'évidence. Savoir que l'exigence adressée aujourd'hui au couple est une construction datée permet de la regarder comme un choix, ce qui est différent de la subir comme une donnée de nature.

À retenir

Le sentiment amoureux se retrouve dans la quasi-totalité des cultures étudiées ; ce qui varie, c'est le rôle qu'on lui donne dans la décision de s'unir.

L'amour courtois du douzième siècle affirmait explicitement que l'amour véritable ne pouvait exister dans le mariage.

Le mariage d'inclination charge une même institution de deux exigences que l'histoire tenait séparées : le lien durable et l'intensité du sentiment.

Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.

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