L'homophilie, et ce qu'elle ne prouve pas
Nos relations nous ressemblent, c'est l'un des résultats les plus constants de la sociologie des réseaux. En déduire une préférence pour le semblable est une erreur fréquente.
Le constat
Le terme est proposé en 1954 par Paul Lazarsfeld et Robert Merton, qui distinguaient déjà une ressemblance de statut et une ressemblance de valeurs. Miller McPherson, Lynn Smith-Lovin et James Cook publient en 2001 une synthèse qui recense la régularité du phénomène sur de nombreuses dimensions : origine, niveau d'études, âge, profession, convictions.
La formule qu'ils emploient, selon laquelle le semblable attire le semblable, a connu un succès considérable et a été souvent lue comme une propriété psychologique, alors que leur article insiste sur les structures.
Deux mécanismes très différents
L'homophilie de choix désigne une préférence : à possibilités égales, on se lie davantage avec qui nous ressemble. L'homophilie induite désigne un effet de l'offre : on ne rencontre pas une population représentative, parce que les écoles, les quartiers et les métiers sont eux-mêmes socialement composés.
Les deux produisent exactement la même observation. Distinguer les deux exige de connaître la composition des lieux fréquentés, information rarement recueillie dans les enquêtes, qui interrogent sur les relations et non sur les occasions dont elles sont issues.
Un troisième mécanisme complique encore la lecture : l'influence. Des amis peuvent devenir semblables parce qu'ils se fréquentent, et non se fréquenter parce qu'ils se ressemblaient. Séparer sélection et influence à partir de données observationnelles est un problème méthodologique réputé très difficile.
Ce que les contextes contraints montrent
Les études menées dans des situations où la composition du groupe est connue et où les rencontres ne sont pas choisies, notamment en internat ou en logement étudiant attribué, permettent de séparer les deux mécanismes.
Elles trouvent généralement une homophilie de choix réelle mais nettement plus faible que l'homophilie observée en population générale, ce qui indique que l'essentiel du phénomène tient à la structure des occasions. Ce résultat ne dit rien de souhaitable ou non ; il situe le phénomène dans l'organisation sociale.
La conséquence sur l'information
Des réseaux homogènes exposent leurs membres à une information homogène. Ce mécanisme est invoqué dans les travaux sur la polarisation, où il précède largement les dispositifs numériques et figurait déjà dans les enquêtes électorales du milieu du vingtième siècle.
Les analyses de données de plateformes retrouvent une homophilie forte, souvent plus forte que dans les réseaux hors ligne, sans qu'on puisse attribuer l'écart à l'algorithme plutôt qu'à la composition des inscrits.
Les variations mesurées
Le degré d'homophilie varie selon la dimension considérée. Il est très élevé pour l'origine et le niveau d'études, plus faible pour les convictions politiques dans plusieurs enquêtes européennes, où une partie des amis ignore d'ailleurs le vote de l'autre.
Il varie aussi selon la position sociale : plusieurs travaux français retrouvent des réseaux plus diversifiés dans les catégories intermédiaires que dans les catégories les plus favorisées ou les plus précaires. La ressemblance n'est donc pas une constante, mais une variable sociale à part entière.
À retenir
L'homophilie de choix et l'homophilie induite par l'offre de rencontres produisent la même observation.
Les contextes à composition connue montrent une préférence réelle mais bien plus faible que l'observation brute.
Le degré d'homophilie varie selon la dimension mesurée et selon la position sociale.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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