Comprendre bien avant de parler
Un enfant qui ne dit rien peut comprendre beaucoup. L'écart entre ce qui est compris et ce qui est produit est l'un des faits les mieux établis du développement du langage.
Deux courbes distinctes
Les inventaires de développement communicatif, questionnaires remplis par les parents et validés dans de nombreuses langues, mesurent séparément les mots compris et les mots produits. Les deux courbes ne se superposent jamais avant plusieurs années.
Le plus utilisé, publié aux États-Unis au début des années 1990 par Larry Fenson et ses collègues, a servi de modèle à la plupart des adaptations. Le recours au parent s'explique par une raison pratique : aucune observation ponctuelle ne recueille l'ensemble des mots qu'un enfant emploie ou reconnaît.
Autour de seize mois, le vocabulaire compris dépasse couramment plusieurs fois le vocabulaire produit. L'écart se réduit progressivement, sans disparaître : il subsiste chez l'adulte, qui comprend bien plus de mots qu'il n'en emploie.
Comment on mesure avant la parole
Les méthodes reposent sur le regard. Dans le paradigme du regard préférentiel, on présente deux images et on nomme l'une d'elles, puis on mesure le temps passé à regarder chacune. Un regard orienté vers l'image nommée est pris comme indice de compréhension.
Ces mesures sont indirectes et discutées. Un enfant peut regarder l'image nommée sans en comprendre le mot, par association apprise, et l'absence de regard n'établit pas l'absence de compréhension.
Les mesures électrophysiologiques, qui enregistrent la réponse cérébrale à un mot attendu ou inattendu, offrent une autre voie. Elles posent le même problème d'interprétation : une réponse différente à deux stimulations établit une discrimination, pas nécessairement une compréhension au sens où l'adulte l'entend.
La variabilité entre enfants
Les données normatives des inventaires publient des percentiles larges. À dix-huit mois, l'écart entre le dixième et le quatre-vingt-dixième percentile du vocabulaire produit se compte en dizaines voire en centaines de mots.
Cette dispersion est la raison pour laquelle les seuils cliniques sont posés très bas et couplés à d'autres critères. Un retard de production isolé, sans difficulté de compréhension, ne suffit pas à caractériser un trouble.
Ce que le gradient social a de solide
Les enquêtes trouvent régulièrement une association entre le milieu social et le vocabulaire mesuré à l'entrée à l'école. L'association est robuste, présente dans plusieurs pays, et son interprétation reste discutée.
Un travail américain souvent cité avait avancé un écart considérable de mots entendus selon le milieu. Des réanalyses et des réplications ultérieures ont conclu à un écart nettement plus faible que le chiffre popularisé, tout en confirmant l'existence d'un écart.
Ce que la comparaison entre langues apprend
Les inventaires ont été adaptés dans plus de vingt langues, ce qui permet de comparer des trajectoires. Les grandes étapes se retrouvent partout, mais leur calendrier varie selon les propriétés de la langue, notamment la place des verbes dans les énoncés adressés aux enfants.
Ces comparaisons rappellent qu'une norme établie dans une langue ne se transporte pas telle quelle. Les enfants exposés à deux langues suivent encore un autre calendrier, et le vocabulaire total compte davantage que celui d'une seule langue.
À retenir
Compréhension et production suivent deux courbes distinctes, la première devançant durablement la seconde.
La mesure avant la parole repose sur le regard, méthode indirecte et discutée.
L'écart de vocabulaire selon le milieu est établi, mais plus faible que le chiffre le plus popularisé.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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