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Grandes valeurs

Tolérance : jusqu’où, et décidé par qui ?

Personne ne défend une tolérance sans limite, et personne ne défend son absence. Tout le débat porte sur l'emplacement de la limite et sur l'autorité qui la fixe.

Par C. Broussard, Conception des questionnairesPublié le Mis à jour le 3 min

Tolérer n'est pas approuver

La tolérance suppose un désaccord : on ne tolère pas ce que l'on approuve, on l'approuve. C'est une distinction utile, car elle montre que la tolérance a un coût réel pour celui qui l'exerce, et qu'elle n'est pas de l'indifférence.

Cette distinction éclaire des malentendus courants. Demander à quelqu'un de tolérer une pratique n'est pas lui demander de la trouver bonne, et l'inverse est vrai aussi : refuser d'approuver n'équivaut pas à refuser de tolérer. Beaucoup de disputes se jouent sur cette confusion.

Elle a aussi une conséquence politique : une société tolérante n'est pas une société d'accord, mais une société où le désaccord n'entraîne pas l'interdiction. C'est un régime plus exigeant qu'il n'y paraît, puisqu'il demande de supporter ce qu'on désapprouve.

Le problème de la limite

Karl Popper a formulé la difficulté centrale sous le nom de paradoxe de la tolérance : une tolérance illimitée protège aussi ceux qui veulent supprimer la tolérance, et finit par se détruire. En sens inverse, une limite trop large permet d'écarter n'importe quelle pratique en la déclarant menaçante.

Il n'existe pas de critère automatique pour placer cette limite, et c'est ce qui rend le sujet politiquement chargé. Les critères usuels sont le dommage causé à autrui, la réciprocité et la contrainte exercée sur des tiers, mais leur application à un cas concret reste discutée.

Le critère du dommage et ses difficultés

Le critère le plus répandu, dans la tradition de John Stuart Mill, veut qu'on ne limite une liberté que pour éviter un dommage à autrui. Il a l'avantage d'être clair et le défaut d'appuyer tout le poids sur la définition du dommage.

Selon qu'on y inclut le seul préjudice matériel, ou aussi l'offense, l'atteinte à une identité, ou le dommage diffus à un climat social, le même critère produit des conclusions opposées. C'est là, et non sur le principe, que se situe le désaccord réel.

Qui décide, et selon quelle procédure

La deuxième question est aussi importante que la première. Une limite fixée par la loi, par un juge, par une profession ou par un usage social n'a ni la même stabilité, ni les mêmes voies de contestation. Deux personnes d'accord sur l'emplacement de la limite peuvent s'opposer sur l'autorité légitime pour la poser.

Cette question est souvent la plus décisive en pratique. Une limite posée par la loi est débattue et révisable ; une limite posée par un usage social est plus mouvante et moins contestable, faute d'instance à saisir.

Ce que cela implique pour se situer

Un questionnaire qui interroge la tolérance doit séparer les deux plans. Demander si l'on accepte telle pratique mesure une position ; demander qui devrait en décider mesure autre chose, et les deux réponses combinées décrivent bien mieux une personne que chacune isolément.

Le test à s'appliquer est simple : pour une pratique que vous désapprouvez, sauriez-vous dire à quelles conditions vous accepteriez qu'elle reste permise ? Une réponse à cette question vaut plus que n'importe quelle déclaration de tolérance.

À retenir

Tolérer suppose un désaccord : ce n'est ni approuver, ni être indifférent.

Le paradoxe de la tolérance interdit une limite absente comme une limite trop large, sans fournir de critère automatique.

Le critère du dommage déplace tout le débat sur la définition du dommage.

L'emplacement de la limite et l'autorité qui la fixe sont deux questions distinctes.

Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.

Et vous, où vous situez-vous ?

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