Pourquoi on connaît mal ses propres critères
Les préférences que l'on annonce avant une rencontre prédisent très mal les personnes que l'on choisit ensuite. Le résultat est solide, et il dérange les portraits-robots.
Un dispositif inhabituel
À partir des années 2000, Paul Eastwick et Eli Finkel exploitent une situation expérimentale précieuse : des séances de speed dating. Les participants indiquent d'abord ce qu'ils recherchent, rencontrent ensuite une série de personnes pendant quelques minutes chacune, puis désignent celles qu'ils souhaitent revoir.
On dispose ainsi, pour une même personne et dans la même journée, de ses critères déclarés et de ses choix effectifs. Peu de protocoles permettent cette comparaison directe, et c'est ce qui donne son poids au résultat.
Le résultat
Les critères annoncés prédisent très mal les choix réalisés. Quelqu'un ayant déclaré accorder une grande importance à l'ambition ne retient pas davantage les partenaires jugés ambitieux par les autres participants. La correspondance entre le portrait décrit et la personne choisie est faible.
Les auteurs relèvent aussi une différence classique qui ne survit pas au passage à l'acte : les préférences déclarées diffèrent nettement entre hommes et femmes, les choix effectifs beaucoup moins.
Ce que cela ne signifie pas
L'interprétation raisonnable n'est pas que les gens mentent, ni que leurs critères seraient sans importance dans la durée. Elle est plus limitée : la connaissance de ses propres préférences est imparfaite, et un critère abstrait ne fonctionne pas de la même manière qu'une personne présente.
Il existe une différence entre savoir ce que l'on cherche et le reconnaître quand on l'a devant soi. Décrire un idéal mobilise des catégories, choisir mobilise une impression d'ensemble, et les deux opérations ne convoquent pas les mêmes informations.
Les listes
Ce résultat éclaire le sort des listes de critères, que l'on établit volontiers après une déception. Elles sont utiles pour écarter ce dont on ne veut plus, et beaucoup moins pour désigner ce que l'on veut.
Elles souffrent en outre d'un défaut de construction : elles sont établies à partir de la dernière expérience, donc calibrées contre un cas particulier plutôt que sur une régularité. C'est ainsi qu'on remplace une exigence par son symétrique, sans que le résultat soit meilleur.
L'effet sur les algorithmes
Les services qui promettent un appariement fondé sur des critères déclarés reposent précisément sur ce que ce résultat fragilise. Une revue publiée en 2012 par Finkel et ses collègues conclut que rien n'établit la supériorité de ces algorithmes sur un appariement plus simple.
Ce que ces services modifient réellement, c'est l'accès : ils élargissent considérablement le nombre de personnes rencontrables. C'est un effet substantiel, mais il tient à la mise en relation, non à la qualité de la sélection.
À retenir
Les critères annoncés avant une rencontre prédisent mal les choix effectifs, y compris chez ceux qui les énoncent avec assurance.
Savoir ce que l'on cherche et le reconnaître en présence de quelqu'un sont deux opérations distinctes.
Les listes de critères servent mieux à écarter qu'à désigner, et elles sont souvent calibrées contre la dernière déception.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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