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Mesurer les liens

Comment on compte les amis de quelqu'un

La question posée détermine le chiffre obtenu. Deux formulations voisines produisent des réseaux de tailles très différentes, ce qui a déjà fait dérailler un débat public entier.

Par M. Leduc, Mesure des liens sociauxPublié le 3 min

Le principe du générateur de noms

L'instrument standard demande à une personne de citer les gens avec qui elle entretient un certain type de relation, puis pose des questions sur chacun d'eux : âge, profession, ancienneté du lien, fréquence des contacts. Il produit une liste, pas un chiffre global déclaré.

Cette méthode évite l'estimation à vue de nez, mais elle impose un travail long au répondant, ce qui limite en pratique le nombre de noms recueillis. Beaucoup d'enquêtes plafonnent d'ailleurs la liste, si bien que le nombre obtenu dit parfois davantage du questionnaire que du réseau.

L'effet de la formulation

Le générateur le plus utilisé demande avec qui la personne discute de sujets importants. D'autres demandent qui elle verrait en cas de coup dur, qui elle a vu dans le mois, ou qui elle considère comme un ami. L'enquête de Claude Fischer en Californie du Nord, publiée en 1982, en combinait plusieurs pour cette raison.

Ces questions ne sélectionnent pas les mêmes personnes et produisent des réseaux dont la taille varie du simple au multiple. Comparer deux enquêtes qui ne posent pas la même question n'a donc pas de sens, même lorsque les titres des publications emploient le même mot.

La question des sujets importants, par exemple, retient des confidents mais pas nécessairement des amis : un conjoint ou un collègue y figure souvent, un ami de longue date vu pour d'autres raisons peut en être absent. Elle mesure une fonction, non une catégorie de relation.

L'épisode de 2006

Une publication américaine de 2006 rapportait une forte baisse du nombre de confidents déclarés depuis 1985, résultat très largement repris comme preuve d'un délitement social.

Des réanalyses ultérieures, notamment de Claude Fischer, ont mis en cause des artefacts de recueil, notamment un effet de position dans le questionnaire et un nombre inhabituel de répondants n'ayant cité personne. Le constat de baisse a été considérablement nuancé, sans que sa première version ait cessé de circuler.

Les biais du répondant

Le nombre de noms cités dépend de l'effort consenti, lui-même sensible à la longueur du questionnaire, à la fatigue et à la place de la question. Les répondants apprennent qu'un nom cité entraîne des questions supplémentaires.

Ce mécanisme produit un biais à la baisse, d'autant plus fort que le questionnaire est long, et il est l'une des explications retenues dans l'épisode de 2006. L'enquêteur lui-même compte : plusieurs travaux ont relevé des écarts systématiques de taille de réseau selon la personne qui administrait le questionnaire.

Les alternatives

Les générateurs de positions, développés notamment par Nan Lin, demandent si la personne connaît quelqu'un exerçant tel métier, ce qui mesure l'étendue du réseau sans exiger de citer des noms. Ils renseignent sur l'accès à des milieux sociaux plutôt que sur l'intimité.

Les méthodes d'échelle, qui estiment la taille du réseau à partir du nombre de personnes connues portant un prénom rare, donnent des ordres de grandeur bien plus élevés, parce qu'elles mesurent la connaissance et non la relation. Aucun de ces instruments n'est le bon : chacun répond à une question différente.

À retenir

Deux formulations voisines de la question produisent des tailles de réseau très différentes.

La baisse annoncée en 2006 a été largement expliquée par des artefacts de recueil.

Un questionnaire long réduit mécaniquement le nombre de noms cités.

Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.

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