L'épidémie de solitude, ce que les séries montrent
L'expression est devenue un lieu commun des politiques publiques. Les séries longues disponibles ne montrent pas la hausse générale qu'elle suppose.
Ce que dit l'expression
Le terme d'épidémie suppose une hausse rapide et généralisée. Il a été employé dans plusieurs rapports publics et a justifié la création de dispositifs administratifs dédiés dans quelques pays : le Royaume-Uni a nommé un ministre chargé de la question en 2018, le Japon en 2021.
Sa reprise a été facilitée par la disponibilité d'enquêtes ponctuelles produisant des pourcentages élevés, souvent commandées par des organisations ayant un intérêt au sujet. Une enquête isolée, sans point de comparaison, ne peut pourtant rien dire d'une évolution.
Ce que les séries longues montrent
Les analyses portant sur des séries comparables dans le temps, notamment celles de Claude Fischer sur les États-Unis et plusieurs travaux européens, ne retrouvent pas de hausse générale de la solitude déclarée sur plusieurs décennies.
Une méta-analyse publiée en 2021 par Susanne Buecker, Maike Luhmann et leurs collègues, limitée aux jeunes adultes et couvrant plus de quatre décennies d'enquêtes, relève une hausse faible et progressive, sans rien de comparable à une rupture soudaine. Ces nuances comptent : une évolution mesurée dans une tranche d'âge ne dit rien des autres.
Le débat n'est pas pour autant clos. Les séries réellement comparables sont rares, commencent souvent tard et portent sur quelques pays, ce qui laisse une incertitude que les deux camps reconnaissent. L'absence de hausse démontrée n'est pas la démonstration d'une absence de hausse.
Ce qui a réellement changé
Plusieurs indicateurs objectifs ont évolué : la proportion de ménages d'une personne a fortement augmenté dans les pays riches, et la participation à certaines formes de vie associative a reculé, évolution que Robert Putnam avait popularisée en 2000 avec Bowling Alone.
Ces évolutions sont documentées et robustes. Elles ne se traduisent pas mécaniquement en solitude ressentie, puisque les deux variables sont faiblement corrélées. Vivre seul est souvent une situation choisie, que les enquêtes associent à des formes de sociabilité tournées vers l'extérieur du logement.
L'effet de la période récente
Les enquêtes menées pendant les périodes de restriction sanitaire ont mesuré des hausses nettes, suivies dans plusieurs pays d'un retour proche des niveaux antérieurs.
Ces mesures posent une difficulté propre : les conditions de passation ont changé en même temps que le phénomène mesuré, ce qui complique la comparaison avec les vagues précédentes. Beaucoup d'enquêtes en face à face sont passées en ligne ou par téléphone, et les populations qui répondent par ces canaux ne sont pas les mêmes.
Pourquoi le mot circule
Le terme rend un sujet lisible et mobilisable. Les chercheurs du domaine, y compris ceux qui documentent les associations avec la santé, ont publié plusieurs mises en garde contre son usage. Une métaphore médicale appliquée à une expérience subjective a aussi pour effet de la présenter comme une pathologie, ce qu'elle n'est pas.
La question posée n'est pas de savoir si la solitude importe, ce que personne ne conteste, mais si elle augmente, ce que les données disponibles ne soutiennent pas en général.
À retenir
Les séries longues comparables ne montrent pas de hausse générale de la solitude déclarée.
La proportion de ménages d'une personne a bien augmenté, mais elle prédit mal la solitude ressentie.
Les hausses mesurées pendant les restrictions ont été suivies d'un retour proche des niveaux antérieurs.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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