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Grandes valeurs

Égalité des chances, égalité des places : ce qui les sépare

Deux personnes attachées à l'égalité peuvent défendre des politiques opposées. Le plus souvent parce qu'elles ne parlent pas de la même égalité, et ne visent pas le même endroit.

Par S. Nguyen, Histoire des idées politiquesPublié le 3 min

Deux façons de rendre une société plus égale

La première consiste à égaliser les points de départ : que l'origine sociale, le lieu de naissance ou le sexe ne déterminent pas la place que l'on occupera. On agit alors sur l'accès, la sélection, l'information, l'école. Les écarts d'arrivée restent acceptables, à condition que la compétition ait été loyale.

La seconde consiste à réduire l'écart entre les positions elles-mêmes : que la distance entre les mieux et les moins bien dotés soit moindre, quelle que soit la manière dont on y est arrivé. On agit alors sur les revenus, les protections, les conditions de travail. Le sociologue François Dubet a proposé de nommer ces deux logiques l'égalité des chances et l'égalité des places.

Les deux visent l'égalité et ne se contredisent pas nécessairement. Elles entrent en concurrence dès qu'il faut arbitrer un budget ou une règle, parce qu'un euro consacré à améliorer l'accès à une position rare n'est pas consacré à resserrer l'écart entre les positions existantes.

Ce que chaque logique légitime

L'égalité des chances légitime les écarts qui subsistent : si la course était juste, le résultat est mérité. Ses partisans y voient un principe puissant, qui respecte les choix et les efforts individuels. Ses critiques y voient une manière élégante de justifier des écarts considérables, et un système où l'échec devient une faute personnelle.

L'égalité des places s'attaque directement aux écarts, ce qui la rend plus tangible pour les personnes concernées. Ses partisans soulignent qu'une position moins exposée rend la mobilité moins vitale : si les places sont moins inégales, l'enjeu de gagner la course diminue. Ses critiques répondent qu'en réduisant l'écart on affaiblit l'incitation à l'effort et la reconnaissance des contributions.

Un point est souvent négligé dans ce débat : l'égalité des chances, poussée jusqu'au bout, exige des interventions très fortes dans la vie des familles et de l'école, ce qui la rend beaucoup moins libérale qu'elle n'en a l'air. Aucune des deux logiques n'est le camp de la liberté contre celui de la contrainte.

Ce que la mobilité mesurée nous apprend

Les travaux sur la mobilité sociale, qui suivent le lien entre la position des parents et celle des enfants, montrent que ce lien reste marqué dans la plupart des sociétés, y compris là où l'accès à l'éducation s'est largement ouvert. Aucun pays n'a atteint une situation où l'origine n'influencerait plus la trajectoire.

Ces constats sont utilisés par les deux camps, et légitimement. Les partisans de l'égalité des chances y voient la preuve qu'il faut agir plus fortement sur l'accès. Les partisans de l'égalité des places y voient la preuve que l'action sur l'accès seule ne suffit pas, et qu'il faut resserrer les écarts pour que l'origine pèse moins.

Ce que cela change dans un questionnaire

Demander « êtes-vous favorable à l'égalité » ne sépare pas ces deux positions : presque personne ne répond non. Les distinguer suppose des situations concrètes, où l'on doit choisir entre améliorer l'accès à une position rare et réduire l'écart entre les positions existantes.

Beaucoup de personnes tiennent aux deux, et ce n'est pas une incohérence. La question utile n'est pas de savoir laquelle vous choisissez en principe, mais laquelle vous privilégiez quand elles entrent en conflit, ce qui arrive dès qu'un budget ou une règle doit être arbitré.

Un test à s'appliquer

Prenez une mesure qui améliore nettement l'accès d'un petit nombre de personnes à une position très recherchée, sans rien changer pour les autres. Puis une mesure qui améliore modestement la situation d'un grand nombre, sans faciliter l'accès aux positions rares. Laquelle vous paraît la plus juste ?

La réponse ne dit pas si vous avez raison, elle dit vers laquelle des deux égalités vous penchez quand il faut trancher. C'est exactement ce que mesure une dimension bien construite, et c'est souvent plus éclairant que n'importe quelle étiquette.

À retenir

L'égalité des chances égalise les départs, l'égalité des places resserre les écarts d'arrivée.

Chacune légitime certaines inégalités et en combat d'autres, avec des critiques symétriques et sérieuses.

Aucune des deux n'est le camp de la liberté : poussée au bout, l'égalité des chances exige beaucoup d'interventions.

Tenir aux deux est courant : l'information se trouve dans l'arbitrage quand elles se heurtent.

Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.

Et vous, où vous situez-vous ?

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