Les classements de sociabilité entre pays
Les enquêtes européennes permettent de comparer la fréquence des contacts déclarés. Ce que ces comparaisons mesurent est moins évident qu'il n'y paraît.
Les sources disponibles
Plusieurs enquêtes harmonisées, notamment l'enquête sociale européenne, menée tous les deux ans depuis 2002, et les modules dédiés des enquêtes sur les conditions de vie, posent des questions comparables sur la fréquence des rencontres avec des proches.
Ces dispositifs sont conçus pour la comparaison : mêmes questions, mêmes protocoles d'échantillonnage, traduction contrôlée. Ils sont donc les plus solides dont on dispose sur ce sujet. Leur limite tient moins au protocole qu'à la question elle-même, dont le sens peut varier d'une langue à l'autre.
Les écarts observés
Les résultats retrouvent régulièrement une fréquence de contacts déclarée plus élevée dans les pays du sud de l'Europe que dans les pays du nord, et des écarts moindres sur les mesures de solitude ressentie.
Cette combinaison est instructive : elle indique que fréquence et sentiment ne se déplacent pas ensemble, résultat cohérent avec la faible corrélation établie au niveau individuel.
L'opposition entre le nord et le sud du continent est ancienne dans la démographie de la famille. David Reher l'a décrite en 1998 comme un contraste entre liens familiaux forts et liens plus lâches, enraciné dans des histoires de cohabitation et de départ des jeunes adultes très différentes.
Ce qui brouille la lecture
La signification d'une rencontre varie selon la structure des ménages. Dans les pays où la cohabitation intergénérationnelle est fréquente, une partie des contacts se produit à domicile et n'est pas comptée comme rencontre.
Les normes de réponse diffèrent également : déclarer voir souvent ses proches peut relever d'une attente sociale, ce qui produit un écart de déclaration indépendant de l'écart de pratique. Traduire « souvent » ou « proches » ne garantit pas non plus que les répondants entendent la même chose.
Le piège du classement
Comme pour les indices de bien-être, la construction d'un classement suppose de choisir un indicateur parmi plusieurs. Le rang d'un pays change selon qu'on retient la fréquence des rencontres, la taille du réseau ou le sentiment déclaré. Chacun de ces choix est défendable, aucun n'est neutre.
Ces indicateurs ne sont pas interchangeables, et un pays peut occuper des positions opposées selon celui qui est retenu, ce que les reprises publiques mentionnent rarement.
L'usage solide de ces données
Comparer un même pays à lui-même dans le temps, avec un instrument constant, est beaucoup plus fiable que comparer deux pays à une date donnée. Les biais de déclaration propres à un pays y demeurent, mais ils ont de bonnes chances de rester stables d'une vague à l'autre, ce qui les neutralise en partie.
C'est l'usage que recommandent les organismes producteurs, et c'est aussi celui qui produit les résultats les plus stables, notamment sur l'évolution des ménages d'une personne et de la participation associative. Ces séries permettent de décrire des évolutions sans prétendre établir un palmarès.
À retenir
Les enquêtes harmonisées sont conçues pour la comparaison et restent les sources les plus solides.
Fréquence des contacts et solitude ressentie ne classent pas les pays dans le même ordre.
La comparaison d'un pays à lui-même dans le temps est bien plus fiable qu'un classement entre pays.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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