Ce que les langues nomment, et ce qu'elles taisent
Aucune langue ne dispose d'un vocabulaire complet des états affectifs. Ce qu'elle nomme d'un mot court indique ce que la société qui la parle juge important.
Hypercognisé, hypocognisé
L'anthropologue Robert Levy, à partir de son travail à Tahiti dans les années 1960, propose deux notions restées utiles. Un état est hypercognisé quand la langue lui consacre un vocabulaire dense et des occasions rituelles, hypocognisé quand elle le nomme peu, obligeant à le décrire par des termes empruntés à d'autres domaines, la maladie ou la fatigue par exemple.
La proposition ne dit pas que ce qui n'est pas nommé n'est pas éprouvé. Elle dit que la langue ne le rend pas facilement partageable, ce qui change sa reconnaissance sociale et le traitement qu'il reçoit.
Les termes dits intraduisibles
Le japonais amae, analysé en 1971 par Takeo Doi, désigne le fait de s'en remettre avec confiance à l'indulgence d'autrui. Le fago décrit par Catherine Lutz chez les habitants d'Ifaluk associe en un mot compassion, amour et tristesse, et s'adresse typiquement à quelqu'un dont on a la charge. Le portugais saudade est l'exemple européen le plus cité.
Deux conclusions faciles sont à écarter. Ces locuteurs n'éprouvent pas des états inaccessibles aux autres ; et ces mots ne sont pas de simples curiosités, puisqu'ils indiquent quels états une société juge assez importants pour leur donner un nom court.
Ce que la comparaison à grande échelle a montré
Une étude publiée en 2019 dans la revue Science a exploité un phénomène linguistique appelé colexification, le fait qu'un même mot recouvre plusieurs concepts, pour cartographier les associations d'états dans près de deux mille cinq cents langues.
Les différences sont importantes : selon les familles de langues, l'anxiété s'associe à la peur, au chagrin ou à la colère. Mais une contrainte commune apparaît partout : les associations respectent deux dimensions, l'agréable opposé au désagréable et le calme opposé à l'activation. Aucune langue n'associe couramment un état très agréable à un état très désagréable.
Le français et ses trous
Le français n'échappe pas à la règle. Il distingue mal l'irritation passagère de l'exaspération accumulée, et emploie le même mot pour des états très différents ; il ne possède pas de terme court pour l'état de celui qui est ému par la générosité d'autrui, que d'autres langues nomment d'un mot.
Il est en revanche riche sur d'autres registres, notamment sur les nuances de la gêne sociale, ce qui n'est probablement pas un hasard. Chaque langue est fine là où sa société a besoin de précision.
Ce que cela impose à un questionnaire
Un instrument de mesure traduit mot à mot ne mesure pas la même chose dans deux langues. La procédure de traduction inversée, où un traducteur indépendant retraduit vers la langue d'origine, est le minimum exigé dans la recherche, et elle ne suffit pas : il faut encore vérifier statistiquement que les items se comportent de la même façon dans les deux populations.
Cette exigence est régulièrement négligée par les tests diffusés en ligne, dont les versions françaises sont souvent des traductions directes de barèmes américains. Le score obtenu est alors comparé à une norme qui n'est pas celle de la population du répondant.
À retenir
Un état hypocognisé n'est pas absent : il est difficile à nommer, donc à partager.
L'étude de 2019 sur près de 2 500 langues trouve une forte variation des associations et une structure commune en valence et activation.
Un questionnaire traduit doit être revalidé sur la population visée, pas seulement traduit.
Cet article décrit des mécanismes et des désaccords documentés. Il ne recommande aucune position, aucun parti et aucun vote, et n'engage pas d'autre lecture que celle des travaux qu'il cite.
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